Des Ingénieurs dans les coulisses

Les ingénieurs sont partout, et occupent de plus en plus de postes techniques clés aux seins de nos structures culturelles : directeurs techniques, régisseurs, bureaux d’études et ateliers de décors etc… . Dans les années 90, de rares ingénieurs avait fait figure de pionniers, et certains ont même durablement impacté nos méthodes de travail. Aujourd’hui, c’est au tour de la génération Y de proposer ses ingénieurs aux métiers du spectacle. Pourquoi sommes-nous là, et que devons-nous apporter ?

Une recette d’un certain goût

Et d’abord, qu’est-ce que c’est, un ou une ingénieur(e) ? Comment les fabrique-t-on ? Car avant que l’ingénieur ne soit un stéréotype socio-professionnel, il se définit surtout par un titre universitaire, conséquences de deux évènements principaux.

D’abord, celui d’avoir survécu à 5 ans d’études techniques. On y apprend donc en premier lieu les vertus de la patience. Pour ma génération, ce n’est d’ailleurs plus ce que l’on appelle des études longues, il s’agit du lot commun des cadres et des professions intermédiaires. Pourquoi cette course aux études ? Au cours du siècle dernier, l’accélération économique qu’ont connue l’industrie puis le numérique, principaux consommateurs de professions techniques qualifiées, a fait croître exponentiellement (4% annuel) le nombre d’ingénieurs diplômés en France : de 1000 par an en 1900, il s’agit de 32 000 par an en 2008, avec une proportion de femmes très légèrement en hausse, mais toujours beaucoup trop basse, soit environ 17%. Et pourtant, nous faisons face à une pénurie d’ingénieurs. Car l’économie s’accélérant d’autant plus, les activités industrielles demandent toujours plus de qualifications et de spécialisations, donc plus d’ingénieurs, et ils arrivent aussi en masse dans nos métiers (voyez cela comme un effet collatéral si vous voulez).

Et puis bien sûr, un ingénieur, c’est surtout un bac S, une prépa, une grande école. Le fameux trio gagnant. C’est « l’esprit » prépa, « l’esprit » d’école – détestés par certains, adulés par d’autres – et c’est aussi la marque ingénieur : son mode de pensée cartésien, ses outils, son vocabulaire, sa culture. Certes, chaque ingénieur est unique. Mais quoi qu’il en soit, qu’ils y soient réfractaires ou non, tous ont été violemment déglacés dans ce même bouillon académique, et c’est cela qui leur donne ce délicieux goût de bons soldats, qu’ils deviennent sergent ou général. L’école, c’est toujours important, c’est ce qui permet de nous renifler entre nous plus tard car, bien évidemment, elles sont toutes classées nationalement, selon un algorithme savant, qui d’ailleurs change tous les ans : «  et toi, t’as fait quelle prépa ? »

Et à tout cela, bien sûr, je n’y coupe pas…

Nous devenons donc ingénieur par titre, davantage que par compétence ou par véritable vocation (démystifions…).

Un mode de pensée à adapter

Mais ne nous trompons pas : les ingénieurs qui débarquent dans nos métiers ne sont pas des plus communs. Pour se satisfaire d’un salaire 30 à 50% moindre que ses camarades de promotions (cela fait chuter le classement de l’école, ce n’est pas très loyal), pour embrasser une carrière où ils rencontreront peu de leurs congénères (les ingénieurs aiment les ingénieurs), pour se mettre au service tout entier de la création artistique, il faut sauter par-dessus certaines barrières, et cultiver quelque passion. Car, oui, c’est ingénieurs-là font partie des plus subversifs de leur fournée. Je sais, cela ne se voit pas toujours… Mais c’est eux qui, étudiants, passaient l’intégralité de leur « temps libre » – midi, soir, weekend, vacances, jours fériés, et révisions – à faire du théâtre, de la danse, de la musique et des arts plastiques, quand leurs camarades étudiaient assidument leurs devoirs de mécanique, ou préparaient le prochain concours de robotique. Certains ont d’ailleurs faillit sauter le pas, d’autres l’ont vraiment fait, peut-être au grand dam de leurs proches et/ou de leurs enseignants, jusque-là si fier de cet élève brillant, sain, de corps et d’esprit (comme dit la devise).

Ces ingénieurs-là décident de servir la cause culturelle pour des raisons toutes personnelles et qui, souvent, sont belles. Demandez-leur.

Cependant, à l’inverse de leurs camarades qui se sont empressés de rejoindre les wagons recruteurs affrétés par les grosses entreprises d’ingénierie, ceux-là doivent bien souvent (ré-)inventer leur métier. En effet, les métiers techniques du spectacle font appel à une culture bien différente de celle enseignée en école : le poids des traditions est lourd, l’expérience est une valeur sacrée, les autodidactes peuvent faire autorité, le cas particulier est star, l’intuition a bonne presse et surtout… C’est un univers d’artistes et d’artisans. Pour un ingénieur, qui a grandi dans l’idée que toute solution correcte ne découle forcément que d’un raisonnement logique, que la réponse technologique doit prédominer, pour cette personne-là qui ressent moins de frustration face à une incohérence théorique qu’envers un système ne fonctionnant qu’en pratique, travailler aux côtés d’artistes et d’artisans est de l’ordre de l’apprentissage d’un nouvel alphabet. Et c’est bien pour cela que l’on saute volontiers d’une marmite à l’autre.

L’ingénieur arrive donc en territoire étranger, mais il détient une arme secrète : il sait travailler et a appris à apprendre. Et il sait tout apprendre… si tant est qu’il ait clairement identifié la problématique en soulignant les mots importants…

Les vertus de l’horizontalité

L’ingénieur qui foule au pied des siècles de savoir-faire artisanal, sous prétexte que l’industrie fait mieux depuis, se trompe d’entrée de jeu. On peut réussir à s’expliquer pourquoi la logique industrielle a regroupé l’essentiel de l’intelligence à l’amont des process, et ce sont bien les ingénieurs qui ont été à la fois  metteurs en scène et acteurs de cette mauvaise farce. Mais dans nos métiers, il reste primordial de conserver une intelligence minimum requise à tous les niveaux. Sinon, on risque l’avilissement des professions de fin de chaine. Voilà un enjeu de taille. Nous avons la « chance » d’être en retard sur l’industrie donc, prenons-en seulement le meilleur. Il en va de la qualité de nos productions et même, de leur sécurité. Faut-il réinventer toujours plus de systèmes d’accroches, au risque de ne plus savoir nouer des nœuds sur un plateau ? Faut-il systématiquement dessiner les plans d’un châssis bois ? Faut-il préférer d’onéreuses toiles imprimées numériquement à l’authentique toile peinte, et ainsi mettre en péril un savoir-faire ancestral et inestimable ? Doit-on vraiment définir les plans de chargement des camions, jusqu’à ce que le dernier machiniste compétent ne disparaisse ?

Quand j’ai commencé à concevoir des décors, je passais d’abord beaucoup de temps à éplucher les catalogues de fournisseurs, à créer des feuilles Excel d’aide à la décision, à effectuer de rapides calculs de RDM ou d’éléments finis, et de vérifier si, oui ou non, ma structure était hyperstatique, et si c’était grave. J’ai ensuite gagné un temps fou en complétant ces méthodes par la consultation régulière des machinistes-constructeurs, au demeurant surpris. En restant perché et isolé dans les étages hauts de la pyramide intellectuelle, je réinventais en bon théoricien un savoir qu’il suffisait d’aller chercher à l’étage du dessous. Et peu à peu, cet étage du dessous est devenu l’étage « d’à côté ». Techniquement ET socialement plus performant.

La sécurité comme devoir de mémoire

Nous reparlerons de communication plus tard car, en tête de gondole des enjeux à maîtriser pour nous, jeunes ingénieurs, se trouve évidemment : la sécurité. Ceci n’a bien entendu rien d’un scoop, c’est même assez rébarbatif de le rappeler, je me sens moi-même un peu obligé d’en parler. Mais il ne faut jamais cesser d’y travailler. La sécurité, c’est un peu comme la paix, les vaccins d’hépatites et le préservatif : quand on n’a connu que ça, on a tendance à oublier que ce n’est pas si mal pour l’espérance de vie. Et nous sommes globalement tous d’accord pour la conserver, la vie. En l’état.

Faisons de la sécurité une mémoire capitalisée. En cela, inspirons nous de l’histoire de la sécurité aérienne, car n’est-il pas surprenant qu’un moyen de transport par nature des plus dangereux soit en réalité devenu le plus sûr ? Je suis un fan inconditionnel des émissions d’enquête sur les catastrophes aériennes, pas seulement par curiosité morbide ni, non plus, parce que je suis mécanicien, mais parce qu’il est fascinant de comprendre tout ce que l’on peut tirer d’enseignements à partir d’un (simple) accident, si tant est que l’on accepte de se poser les bonnes questions (donc, pas les plus agréables), et que l’on ne se fasse pas à la fois juge et partie. La sécurité aérienne est performante car elle ne se conçoit pas comme une suite de commandements immuables à appliquer à la lettre, mais plutôt comme un ensemble de mesures techniques et comportementales suffisamment raisonnables, en évolution constante, et qui se pratiquent consciemment et en toute humilité.

Etre impérativement pertinent

« Soyez fainéants virgule mais intelligents. Vous vous êtes fainéants virgule point. » nous répétait inlassablement monsieur S, professeur de conception mécanique. Je ne peux pas dire que nous nous inclinions tous devant sont insupportable condescendance, mais c’est une maxime aux multiples niveaux de lecture qui m’accompagne souvent. Oui, soyons excessivement simples, ingénieux, minimalistes, élégants dans nos propositions. La complexité est une solution de facilité erronée, orientons-nous peut-être vers ce que l’on définit par la simplexité, concept plus durable.

J’aime bien aussi comment les informaticiens peuvent le dire : KISS (Keep It Simple, Stupid = Garde ça simple, stupide).

D’autant plus que s’agissant du spectacle, les ingénieurs ne sont pas le centre d’attention ultime. Ils n’ont pas, non plus, le monopole de l’ingéniosité ni celui de la compétence technique. Inutile, donc, de créer des moutons à gaz ou des usines à cinq pattes : personne ne vous applaudira (mais alors, que faire ?). La technique n’est qu’un outil, désacralisons là, elle n’est ni un concept fumeux, ni une déesse à vénérer. Et d’ailleurs, qui peut citer un seul domaine d’activité où la technique serait un but en soi ?

On s’enorgueillit beaucoup de nos ingénieurs français en évoquant tel ou tel fleuron technologique, au premier rang desquels… le Concorde. Mise à part cette fin bien triste qui, je le rappelle, à tout de même fait progresser la sécurité aérienne (permettez que j’insiste), ce qu’il s’est passé à Gonesse ce jour là fut surtout l’occaison de mettre enfin un terme à un fantasme d’ingénieur et un véritable massacre économique : le premier vol commercial supersonique, une machine formidablement performante, et scandaleusement chère à tous les niveaux. A-t-on pourtant eu l’humilité de mener une étude de marché simple pour savoir si, oui ou non, les voyageurs ciblés étaient près à doubler le prix du billet pour réduire les temps de trajet par deux ? Voilà un virus dont tous les ingénieurs sont porteurs, et dont il faut à chaque instant se prémunir, car il sévit encore, et encore.

Et il est encore trop simpliste de penser l’ingénieur comme un cerveau technologue. Nous nous devons également de maîtriser d’autres disciplines, qui n’ont rien de vulgaire (ça ne fait pas de mal de le rappeler) : savoir manager et communiquer, définir et respecter une ligne budgétaire, projeter une vision de son métier et de celui de ses collègues etc…

Tout penser durablement

En passant par-là, j’en arrive tout naturellement vers cette conclusion qui m’est si chère : existe-t-il une loi qui doit orienter chacune de nos décisions ? A vrai dire j’en aperçois deux, qui ne sont ni paradoxales, ni prioritaires l’une par rapport à l’autre, ni simples à appliquer.

Premièrement : si nous sommes là pour servir la cause culturelle, alors servons là comme une reine.

Voilà, c’est dit, maintenant, deuxièmement.

Il est communément admis que la problématique majeure de notre temps est la sauvegarde de l’environnement. Je préfère encore le dire comme cela : l’enjeu de notre siècle, toute activité confondue, est de tendre vers l’équilibre durable. Premier obstacle : le développement durable est à la mode et a donc été pris en otage par les instances médiatiques ce qui, comme souvent, vide les mots de leur sens. De fait, nous sommes encore nombreux à réduire le développement durable au tri des déchets, à l’achat d’ampoules basse consommation et à faire soi-même son compost d’appartement sous son évier (!!!).

Or, nous parlons là d’un concept beaucoup plus large et complexe à appréhender : développer durablement, c’est s’assurer que les conséquences de nos actions empruntent un chemin circulaire, et non une impasse. Pour cela, il faut agir également et simultanément sur trois leviers : l’environnement ET l’économie ET le social. En d’autres mots : ce que nous décidons d’entreprendre à l’instant est-il  à la fois vivable, viable et équitable ?

Je prenais l’autre jour cet exemple typique : quand l’on conçoit un décor imposant destiné à beaucoup tourner, il peut être tentant de définir la compacité du décor démonté comme l’enjeu principal au chapitre développement durable, car un camion en plus qui parcourt plusieurs milliers de kilomètres, ça coute cher en ours polaires. Soit. C’est un réflexe écolo-centré car, en raisonnant ainsi, on multiplie quasiment tout le reste : la quantité de matière première (+), le temps d’études (++), le temps de fabrication (+++), les temps de montage et de démontages (++++). C’est-à-dire un gonflement financier et (puisque le temps n’est, lui, pas compressible), une probable dégradation des conditions de travail. Et au final, aura-t-on réussi à faire l’économie de ce dernier camion ? Pas si sûr… d’autant qu’il y aura peut-être aussi quelques voyages à vide, n’est-ce pas ?

Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on fait ? Et bien rien de très sexy : on réfléchit, on développe nos outils, on essaye, on mesure, on rétro-concoit et on recommence.

Et nous avons tout à inventer.

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